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16_ Approfondir le secret_La vie antérieure_Charles Baudelaire

A moins que le spleen, cette peine qui ne connait pas sa cause parce qu’elle existe en et pour elle-même, ne soit pas une maladie de la modernité, mais plutôt l’inaltérable et universelle douleur de l’enfance magique enfuie, ce paradis perdus qui n’appartient qu’à nous mais que nous partageons tous?

J’ai longtemps habité sous de vastes portiques

Que les soleils marins teignaient de mille feux,

Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,

Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,

Mêlaient d’une façon solennelle et mystique

Les tout-puissants accords de leur riche musique

Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,

Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs

Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,

Et dont l’unique soin était d’approfondir

Le secret douloureux qui me faisait languir.

Nous voici à nouveau avec Baudelaire Charles et sa vie antérieure,  douzième poème des Fleurs du Mal publiées en 1857, issue de la première partie « spleen et idéal »,     d’abord publiée   en 1855 dans la Revue des deux mondes.  

On a beaucoup spéculé sur les réminiscences du voyage de jeunesse de Baudelaire à l’ile de la Réunion, notamment à cause de la richesse  et de la précision des sens  sollicités (visuel, olfactif, auditif, tactile). Comment être si juste sans avoir vécu pareilles sensations?  Mais c’est sans compter le pouvoir de l’imagination excitée par l’immense culture de Charles. Et  tout indique que  ce voyage en sens inverse de l’idéal vers le spleen est d’abord et une fois de plus un rêve d’ailleurs. 

Un rêve d’ailleurs nourri d’influences littéraires, et en premier lieu celle de Théophile Gautier, qu’il établira lui-même dans la préface de l’édition posthume des Fleurs. L’extrait de son « Mademoiselle de Maupin » laisse peu de place au doute:

«Voici comme je me représente le bonheur suprême : c’est un grand bâtiment carré sans fenêtre au dehors ; une grande cour entourée d’une colonnade de marbre blanc, au milieu une fontaine de cristal avec un jet de vif-argent à la manière arabe, des caisses d’orangers et de grenadiers posées alternativement ; par là-dessus un ciel très bleu et un soleil très jaune ; de grands lévriers au museau de brochet dormiraient çà et là ; de temps en temps des nègres pieds-nus avec des cercles d’or aux jambes, de belles servantes blanches et sveltes, habillées de vêtements riches et capricieux, passeraient entre les arcades évidées, quelque corbeille au bras, ou quelque amphore sur la tête. Moi, je serais là, immobile, silencieux, sous un dais magnifique, entouré de piles de carreaux, un grand lion privé sous mon coude, la gorge nue d’une jeune esclave sous mon pied en manière d’escabeau, et fumant de I’opium dans une pipe de jade.» 

Et à jouer au jeu du demi-plagiat on pourrait citer deux vers de Hugo, dans ‘’La fée et la péri’’

«Du moresque Alhambra j’ai les frêles portiques ; 

J’ai la grotte enchantée aux piliers basaltiques…», 

En réalité, l’exotisme de la nonchalance orientale inspire à cette époque un pan entier de la littérature , et pour projeter cette nature toute puissante , et ordonnée par une architecture sacrée et polymorphe, Charles fait appel, plus encore qu’à sa gigantesque culture, à l’éternel enfance qui sommeil en lui, et dont il fait le trait propre du génie.  

On songe aux mots de son ami Nerval dans ‘’Le voyage en Orient’’, qui , après avoir parlé de «tout ce bel univers qu’on s’est créé jeune, par les lectures, par les tableaux et par les rêves», ajoute : «Le monde qui se compose ainsi dans la tête des enfants est si riche et si beau qu’on ne sait s’il est le résultat d’idées apprises, ou si c’est un ressouvenir d’une existence antérieure et la géographie magique d’une planète inconnue.» 

Charles croyait-il à la métempsychose et à la possibilité littérale d’une vie antérieure? C’est très peu probable de la part de ce chantre de la modernité, revenu de biens des  idéaux. 

 Et la chute terrible, l’inaltérable et douloureux secret qui le fait languir même dans la plus douce des vies, laisse peu de place à la croyance réelle en d’authentiques paradis perdus .

 A moins que le spleen,   cette peine qui ne connait pas sa cause parce qu’elle existe en et pour elle-même, ne soit pas une maladie de la modernité,  mais plutôt l’inaltérable et universelle douleur de l’enfance magique enfuie, ce paradis perdus qui n’appartient qu’à nous mais que nous partageons tous? 

Tous les anabacs de France vous parlerons de l’équilibre du texte, de la richesse et de l’ampleur de la langue, des registres symboliques implicites. Laissons le poème nous les dire lui-même 

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